A travers le miroir

L’effacée

J’ai fait un rêve…

Pour faire connaître Ma Anandamayi à un groupe d’amis, je choisis une photographie d’elle qui m’est particulièrement chère et que je garde rangée depuis longtemps. Elle est voilée d’une fine pellicule de poussière quand je la ressors de son tiroir. Je l’essuie avec un coton pour lui rendre sa fraîcheur.
Ahuri, je constate que mon coton efface toute trace du portrait et révèle une simple transparence…

J’ai raconté ce rêve le lendemain à la Maison de l’Inde, pour la nuit du 100e anniversaire de la naissance de Ma Anandamayi (aube du 1er mai 1896). J’ai ajouté :

Il me semble que ce rêve nous invite à passer librement à travers elle. Anandamayi s’efface volontiers pour nous laisser libres de saluer à sa place le visage que nous voulons, ou même de nous passer de tout visage !

Ce livre souhaite préserver cette transparence. Allons sans crainte… la voie est libre !

La présence si singulière de Ma Anandamayi de son “vivant” s’offrait à tous les cheminements possibles. Elle, ayant laissé là son corps, un soir d’août 1982, permet avec encore plus d’évidence peut-être, toutes les traversées.

Elle, “l’effacée”, n’impose aucune forme particulière. A chacun de faire d’où il se trouve, comme il est, le pas le plus naturel qui soit pour lui. Ainsi, sans façon, se traverse le miroir !

Elle, “l’effacée”, se reconnaît volontiers dans tous nos visages. Pour un occidental, nul besoin de s’orientaliser pour être reconnu !

Aujourd’hui, pour l’approcher, les modes sont toujours infiniment variés, fluides, discrets. De nombreuses personnes qui ne l’ont jamais rencontrée en Inde se lient à elle comme par inadvertance ; un lien si affectueux, si naturel, que l’on ne songe pas même à le nommer. Ainsi une mère ne clame pas ce qu’elle fait pour ses enfants. Elle fait ; et son geste est si naturel qu’il nous est souvent difficile de le remarquer ! Son acte va tellement de soi, que lui aussi s’efface ! Anandamayi dit (de son point de vue !) :

Tout acte est fondamentalement libre. Pour dires les choses autrement, il n’y a aucune “mise en acte”.

Elle dit aussi sous un angle un peu différent (c’est son jeu de nous faire pirouetter sur la Réalité) :

Pour réorienter votre vie, vous pouvez offrir vos actions à “Cela”. Mais pensez-y, vous êtes éternellement libre. Toute action est libre par nature. Où est l’entrave ?

Vivrons-nous un jour l’action véritable, si transparente qu’on pourrait aussi bien la nommer le “sans-agir” ?

Ma Anandamayi eut une humanité savoureuse. Nous en saluerons fatalement quelques moments, mais nous insisterons plutôt, dans les pages de ce livre, sur une familiarité de Principe avec “ce corps” (ehi sharir) — tel était le nom que Ma Anandamayi le plus souvent se donnait dans sa langue bengalie. Selon Anandamayi (cela peut se traduire par “la Saturée de Joie”), nous sommes ses proches depuis si longtemps… elle sait comment nous prendre ! Elle dit avec humour :

Voilà comment quelqu’un, venu rencontrer ce corps, se présenta :

- Je suis pour vous un nouveau venu !
Il reçut cette réponse :
- Toujours nouveau ! Toujours ancien !

Nous espérons te revoir

J’ai écrit quelques années après la disparition du corps de Ma Anandamayi un conte pour les plus petits : une vieille dame est nommée Rose Blanche par deux enfants qu’elle rencontre sur un banc, dans la rue. Elle est si âgée qu’elle en a oublié son propre nom de naissance. Mais la vieille dame sait nommer tous les êtres du monde. Elle éparpille aux alentours de son banc vert, ses listes : “Andromède ouragan origan murène magnolia avalanche, etc.”

Les plus jeunes à qui je racontais parfois l’histoire, m’ont appris à reconnaître dans cette dame fantasque une expression de la “Saturée de Joie”. Des poèmes lui furent adressés par un groupe d’enfants. Je cite celui d’une petite fille de neuf ans. Le caractère “adulte” de ce texte n’était en rien télécommandé. Je fus moi-même surpris de lire :

Couronne impériale, banc vert,
mémoire du ciel,
descendance sur la terre,
nous espérons te revoir
pour voir jaillir la joie !

La même petite fille un peu plus tard, ce jour-là, me prit par la main pour me dire :

A la fin de l’histoire, Rose Blanche disparaît et
laisse une lettre où elle écrit qu’on pourra la
retrouver dans tout ce qui existe.
Si on peut la retrouver partout, alors on peut
la retrouver en moi !

J’ai bien facilement retrouvé dans cette enfant celle qui fait “jaillir la joie”.
J’ai salué en cette petite fille, la Saturée de Joie.
Une partie de ma vie, j’ai approché des quantités d’enfants. Cela m’a peut-être prédisposé à entendre cette remarque de Ma Anandamayi :

Soyez tel l’enfant qui ne grandit pas.

Nous nous en souvenons, Mathieu rapporte dans son Evangile que les disciples, ce jour-là, écartèrent des enfants. Jésus s’exclama :

Laissez ces petits enfants : ne les empêchez pas
de venir à moi, car c’est à leurs pareils
qu’appartient le Royaume des Cieux.

Nous aurons bientôt l’occasion d’évoquer des épisodes revigorants où Ma Anandamayi s’adressait de toute sa Joie aux enfants. Etrange connivence de la plus haute sagesse et de l’enfance !
J’ai gardé des “hymnes” enfantins dédiés à la dame du banc vert ; un étrange écho spontané à d’autres chants, d’autres invocations qui ont fait frémir toutes les cultures de notre planète.
L’inde avec une jubilation toute particulière a chanté la déesse première, sous une myriade de noms :

Mère du monde,
souveraine universelle,
Tu soutiens tout,
Toi qui règnes, déesse,
sur le mobile et l’inerte.
(…)
Toi établie dans le coeur de tous les êtres.
Toi, leur intelligence,
donne à tous la joie du ciel !

Ainsi ce moment extrait des sept cents strophes inventées il y a environ 2000 ans, en l’honneur de Durga (Durga Saptashati). Le ton est bien cousin de celui de la petite fille ! Encore bien antérieure, cette exclamation transcrite dans le Rig Vêda, il y a environ 4000 ans, de la Mère Suprême, Maha Shakti (littéralement : la Grande Energie) :

Je suis la souveraine de l’univers !

LA JEUNE FILLE PIMENTEE


Celle “établie dans le coeur de tous les êtres”, s’est faufilée jusque-là où on ne l’attend pas, sous de nombreux aspects, dans nos propres mouvances culturelles.
Notre esprit philosophique occidental, façonné par la Grèce antique, et si fier de sa rationalité, doit faire la place, s’il est conséquent avec ses sources, avec cette vision ; quelques jours avant sa mort, selon le Criton (44) de Platon, Socrate fit ce songe :

J’eus l’impression de voir venir à moi une femme, belle et pleine de grâce, vêtue de blanc, qui m’appela par mon nom. Elle me dit :
“- Socrate, trois jours après ta fin, tu arriveras dans la Pitié fertile…”

Etrange apparition ! De façon prévisible, l’ancienne église grecque des VIIe et VIIIe siècles saluait ainsi Marie, qui rend le plus sage, insensé (Eikos-IX) :

Salut, toi qui rends les sages, insensés !
Salut, toi qui réduis à des absurdités
les paroles les plus avisées.


Nos temps médiévaux occidentaux sont trépidants aussi d’hommages à “La Pleine de Grâce” ; je ne veux pas ici comparer la Saturée de Joie avec qui que ce soit, mais rapprocher, simplement. Cet ouvrage ne veut pas nous promener en terre étrangère, mais en terre familière. Prêtons nos deux oreilles à cette histoire ; je la résume :

Un jongleur s’était fait moine. Il voulait dans son église, honorer une statue de la Vierge Marie ; mais il ne connaissait aucune prière en latin et la contemplation n’était pas son fort ! Il ne savait que faire des pirouettes avec son corps et conter des sornettes ! Alors devant la statue de Marie, quand ses frères étaient ailleurs, il faisait des cabrioles ! Un jour, la statue s’anima ; la Vierge descendit de son socle pour venir bercer le jongleur dans ses bras.

Cette histoire, “Le jongleur de Notre-Dame” est contée par le poète et musicien, Gautier de Coincy (1177-1236), dans un de ses 58 Miracles de Notre-Dame ; lui, est entré au couvent dès sa prime adolescence ; il chante Marie avec fougue :

Ave, piucele piue. Piument empiumenté
sont tout cil qui bien t’aimment
et servent piument. Eh !
Piucele empiumentée, tu flaires plus piument
a cinq cens mille doubles
de basmes et de piument.

Salut pieuse jeune fille.
Pieusement emportés par les piments,
sont tous ceux qui t’aiment
et te servent pieusement. Eh !
Jeune fille pimentée, tu embaumes plus les épices
que pour cinq cent mille pièces d’argent,
de baumes et de piments.

Le moine-jongleur des mots, joue là, sur le double sens du mot piument (“pieusement” et “piment”)… Piété et épices indissociables ! Quel secret !


Dans tous les domaines culturels, les avatars de cette “jeune fille pimentée” sont innombrables ; il n’est pas du propos de ce livre de les répertorier. En chaque humain, et cela est plus décisif, il semble bien que quelque chose d’elle repose, et le moment venu s’anime !
Perdigon, à la fin de notre XIIe siècle, un humble pêcheur de truites, qui pour son talent de poète fut armé chevalier, conclut sa vie en moine cistercien. Il chante ainsi son Bel Esper (Bel Espoir) :

Moi je peux la perdre,
mais Elle ne me perdra jamais.
Ce jour-là, j’y consens, que la mort m’emporte,
si mon coeur s’écarte et se sépare
de Celle avec qui il est maintenant
fermement établi.
Tout le reste m’importe peu.
Elle est si digne de foi.
Pour elle, mon coeur, mon savoir, mon désir,
je les accorde ensemble.

Perdigon chantait la Dame Ultime, au-delà même sans doute de la figure de Marie Mère de Dieu. Ces mots sont toujours si présents ! Anandamayi dit :

Vous pouvez désirer quitter ce corps, mais lui ne vous abandonnera pas.

En écho au chant du troubadour, Ma confirma un jour :

Ce corps entend souvent l’appel “Mère !”
lancé de pays lointains.
Lorsque le concept d’altérité est absent, lieu et temps ne font aucun obstacle.

Nous reviendrons sur cet embrassement.
Déjà, sans que cela puisse être confondu avec un hommage à Sainte Marie, Thomas, dans son Evangile laisse transparaître une autre Mère :

Ma mère m’a engendré, mais ma Mère Véritable m’a donné la vie. (Th. 101)

Ce sens d’une Mère Universelle parcourt comme un frisson les marges du christianisme. Ainsi, dans l’Evangile de la Paix :

Même lorsque vous vous éloignez d’Elle, votre Mère vous aime. Combien plus Elle vous aimera si vous revenez à Elle. Ceux qui aiment leur Mère ne sont jamais abandonnés par Elle.

Votre Mère est en vous et vous êtes en Elle. C’est Elle qui vous a donné la vie. Vous lui devez votre corps et vous devrez lui rendre un jour. Heureux serrez-vous si vous parvenez à La connaître, Elle et son Royaume !

Dans ce même Evangile de la Paix, Jésus est censé avoir ainsi évoqué la Mère du Monde :

Votre souffle est son souffle, votre sans, son sang, vos os, votre chair, ses os, sa chair, vos entrailles, ses entrailles, vos yeux et vos oreilles, ses yeux et ses oreilles.

Nous retrouverons pratiquement les mêmes mots dans la bouche de Ma Anandamayi, quand elle demande de ne pas seulement la confiner dans notre coeur ; elle affirme : “Je suis le sang de votre sang, les os de vos os !”
Le même Evangile apocryphe, poursuit :    

Vous la trouverez dans l’herbe, l’arbre, la rivière, la montagne, le ciel, dans les poissons des lacs et des mers.

Comme Rose Blanche ! ”, s’exclamerait peut-être la petite fille rencontrée tout à l’heure.

Nos civilisations oscillent depuis des millénaires entre un refoulement du féminin et la reconnaissance de sa force fondatrice. Un hymne gnostique lance :

Parce que je suis le commencement et la fin,
je suis Celle qu’on honore et Celle qu’on méprise.

A rebours de la conception habituelle, un Evangile apocryphe, l’Evangile d’Eve, présente Eve comme le principe spirituel de l’humanité. Elle est Sophia (Sagesse) guidant Adam pour l’éveiller à la Vie. Elle lui dit :

Je suis toi et tu es moi. En toutes choses je suis semée.

Un autre texte chrétien des origines, Le Pasteur d’Herman, fait apparaître la Mère sous les traits d’une vieille femme :

(…) parce qu’Elle fut créée avant tout le reste ; voilà pourquoi Elle est âgée, c’est pour Elle que le monde a été fait.

Toujours une féminité ardente a parcouru nos sociétés comme un frisson.

L’Esprit-Saint a souvent été qualifié de féminin. La tradition hébraïque, pour Esprit, emploie un mot féminin (Ruah). Effet de continuité (?), ou simple connivence dans l’expérience, l’Eglise syrienne, en fidélité à d’antiques enseignements chrétiens, évoque le Saint-Esprit en tant que Mère. L’Ancien Testament (Sagesse-7-26-27), pourtant essentiellement patriarcal, laisse aussi transparaître un visage féminin :

Elle (Hocmah - la Sagesse) est en effet un effluve de la puissance de Dieu, une pure émanation de la gloire du Tout Puissant.

Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tâche de l’activité de Dieu.
(…) Seule, elle peut tout ! Demeurant en elle-même, elle renouvelle l’univers.

Un des piliers du christianisme, Bernard de Clairvaux, dans ce XIIe siècle foisonnants de saluts à la Dame, contribua à développer la dévotion à “Notre Dame, aqueduc de la grâce”.

Sur le plan d’une déité principielle, un des anciens pères, Denys, annonce :

Elle est l’être de tout, elle est au-dessus de l’être, la Déité.

Dans la concision de la langue latine : Esse omnium est, quae super esse est deitas.

Toutes ces formulations (parmi beaucoup d’autres : dans le celtisme notamment, qui fut un grand ferment de notre monde médiéval) ont tissé de façon sous-jacente notre Occident.
Tous ces accents, souvent peu connus et refoulés par l’Eglise, participent, qu’on le veuille ou non, de notre tréfonds culturel. Ils nous préparent à entendre le sacré au féminin, tel que l’Inde le proclame sans vergogne depuis des millénaires et qui s’est actualisé avec la Saturée de Joie.
Qui est cette Mère, proche de tous, dont notre Bible dit :

Seule, Elle peut tout !

QUELLE MERE ?


Revenons donc à l’Inde et à son ardeur à honorer la déesse qui engendre même les dieux ! Pour comprendre (un peu) Anandamayi nous devons vagabonder dans cette terre généreuse ; l’historien français Michelet écrivait en 1964 :

Tout est étroit en Occident. La Grèce est petite : j’étouffe. La Judée est sèche : je halète. Laissez-moi regarder vers la Haute Asie, l’Orient profond. J’ai là mon immense poème, vaste comme la mer des Indes (…)
J’ai trouvé là ce que je cherchais : la Bible de la bonté.

Notre poète-aventurier André Malraux confiait, lui :

Loin de nous dans le rêve et le temps, l’Inde appartient à l’Ancien Orient de notre âme.

L’Inde est une terre à arpenter au-dehors et au-dedans ! Sa complexité et sa richesse sont notre complexité et notre richesse.
En Inde, nous n’aurons pas à nous convertir à quoi que ce soit. En fait, il n’y a pas d’hindouisme avec l’”isme” que nous aimons accoler en Occident à tous les mouvements de pensée, il n’y a pas de prophète fondateur, pas d’Eglise, pas de dogme exclusif, mais d’infinies variations de langage, de multiples sagesse (etc.) et pourtant un fantastique sens de l’unité. Ma était disponible à toutes les formes de quête, à toutes les expressions du divin de par le monde :

Les chemins sont sans nombre. On ne peut les limiter à ce qu’ont répertorié les Ecritures. Où il est question d’Infini, la variété des approches est aussi infinie et les révélations sur ces chemins sont illimitées. Ne dit-on pas : “Il y a autant de doctrines que de sages” ? A moins d’avoir une expression qui vous soit propre, il n’est nullement question d’être Sage.

Une autre fois, un autre échange :

Question : Mais pourquoi existe-t-il tant de religions sur notre planète, s’il n’y a que le Un ?

Ma : Il est infini ; il est naturel qu’il y ait une infinie variété de conceptions Le concernant, et une infinie variété de chemins pour le rejoindre. Il est toutes choses, Il est toutes les croyances ; Il est aussi le refus de croire en Lui de l’athée. La déclaration des vertus de l’incroyance est une autre croyance, n’est-ce pas ? Il est dans toutes les formes et toutes les non-formes.

Elle résumera :

Je n’ai pas de voie particulière. Toutes les voies sont mes voies.

Ainsi va Ma ; ainsi vont les Indes, depuis des millénaires. Dans cette générosité indienne, nous tenterons de déceler maintenant, et au nom de la présence de Ma (elle s’est incarnée en femme, ce qui n’est pas neutre) plus particulièrement la composante féminine.

Dans un des Tantrasara, le poète Kashmiri du IIe siècle, Abhinavagupta, chante Bhuvaneshvari (Celle qui contrôle l’univers) :

Tu es la Primordiale,
la Mère des créatures en nombre infini.
Tu différencies l’Absolu
en ses trois puissances :
Brahma, Vishnu, Shiva,
pour créer, maintenir et détruire les mondes.
Mère, puisse ton chant éclairer ma parole !

Ma Anandamayi nous dit maintenant, simplement :

La mère souhaite tout donner à son enfant.
C’est son unique désir, que tout ce qu’elle a, lui appartienne.

Aujourd’hui, laissons-nous spontanément guider par elle, vers elle, et surtout vers nous-mêmes ! Elle ne cesse de nous rappeler, sous une forme, sous une autre :

Vous êtes vous-même le Souffle premier
(Atman) dans toute son évidence :
chercher-trouver, tout cela est en vous !

SANS POSITION


Nous ne ferons pas dans cet ouvrage que qualifier Anandamayi de “Mère”, même si elle emploie ce vocable jusqu’à son extrémité. On l’entendra dire :

Où il n’y a pas d’”autre”, là est la Mère !

Cette Mère-Vierge, contient tout. Rien ne peut être à part d’elle. Anandamayi participe certes de cette Mère-Une, mais en la fréquentant elle apparaît encore bien plus énigmatique. La joyeuse, à l’aise en toute forme et libre de toute forme, fait danser cette fois “Elle” et “Lui” dans un même tourbillon. Une fois elle se qualifiera en tant que “Lui” :

Qui est votre Ma Anandamayi ?
Qui est vraiment Anandamayi ?

Lui en toute forme, en toute formulation ;
Lui, éternellement intronisé
au coeur de chaque être, de chaque chose.
En vérité, il demeure en tout.
Ayant vu cela, réalisé cela, tout est vu,
tout est accompli.
Ce qui signifie : vivre sans peur, avec fermeté,
Libre de tout conflit, immuable, impérissable.

Ma Anandamayi se présente souvent comme notre petite fille :

Je suis votre enfant. Vous me donnez de l’eau fraîche, je la bois.
Vous me donnez de l’eau sale, je la filtre pour vous.

Ce qu’elle est, elle nous le dit aussi parfois ainsi :

Ici (elle se désigne elle-même), rien qui soit de l’ordre de donner,
prendre et même servir…
Sur votre plan, vous avez peut-être par contre cette impression !

Cela semble à première vue contradictoire avec sa tendresse filiale maternelle. Elle s’en explique à un autre moment :

Il n’y a grâce que dans la distinction du “toi” et du “moi”.
Après leur fusion, qui montre de la grâce à qui ?

Nous mettrons parfois en résonance dans ce livre, les propos de Ma Anandamayi et les remarques percutantes de tant d’Ecritures de l’Inde, depuis les temps védiques. Ma qui n’avait jamais étudié ces Ecritures (elle se qualifiait elle-même de petite fille illettrée), fascinait les plus érudits par sa connaissance spontanée de tout ce que les textes sacrés ont abordé.

Son expression est saisissante :

Vous parlez de “transitoire”, n’est-ce pas ?
Mais qu’est-ce qui ne tient pas en place ? Qui ? Qui vient ? Qui va ?
Changements, transformations, que sont-ils ? Qui ?
Allez à la racine. Tout passe. La mort passe. La mort meurt.
Qui va et où ?
Qui vient et d’où ? Cet incessant va-et-vient, qu’est-ce ? Qui ?
Le sans-action, le sans va-et-vient !
Que dire ? Être ? Non-Être ? Ou encore ni Être ni non-être ?
L’ineffable Vérité s’expérimente de deux façons :
par le silence du Soi en toute lumière,
ou par le jeu incessant de Celui qui joue tous les rôles !

Pour fréquenter les confins de ce que nous dit Ma Anandamayi, écoutons d’autres paroles déconcertantes, par exemple celles du Vijnana Bhairava Tantra (Le discernement attentif de Bhairava - un aspect terrible de Shiva ; ce texte est un dialogue serré entre Bhairava et son épouse Bhairavi) :

Il n’existe plus pour moi de lien,
il n’y a plus pour moi de libération.
Lien et libération
ne sont que des épouvantails à moineaux,
plantés devant un esprit apeuré.

Voici un texte conçu, il y a près de deux mille ans, dans la mouvance sivaïsme du Cachemire ; un propos rigoureux, mais laissant s’exprimer la fantaisie. Il invite à basculer dans la Réalité de 112 façons ; l’une d’entre elle est l’éternuement ! Ma Anandamayi nous dit à son tour :

Il n’y a pas l’être éveillé
et l’être dans l’ignorance.

La personne qui se dit éveillée
se donne une position.

Intégrons ces paradoxes : Elle qui est Lui, Elle qui est moi, Elle qui est notre mère et notre fille. Elle qui ne “fait rien”… Elle, totalement mobile, Elle qui ne se donne aucune position, Elle qui jamais ne change, (etc.) :

Ce corps est toujours dans le même état, non changeant.
Votre disposition du moment vous fait considérer une phase de son comportement comme ordinaire ou extraordinaire !

Elle, extraordinaire et ordinaire ! En attendant de mieux deviner qui est Anandamayi, son rire nous accompagne :

Si je vous demande de ne pas trop vous préoccuper de savoir qui est ce corps, ce n’est pas pour que vous imaginiez qu’il est tellement supérieur ! Vous pouvez l’envoyer au diable, ou le traiter si vous préférez comme l’idiot du village !

PAS D’AUTRE

Ma Anandamayi, nous nous en apercevrons bientôt, n’est pas venue en déesse. Elle voile cet aspect qui toutefois, à certaines occasions transparaît. Un jour, pour un de ses proches, Bhaiji :

La porte s’ouvrit soudain. Une déesse illuminait la chambre ; brillante comme le soleil levant. En un clin d’oeil, Ma résorba cet éclat et reprit son aspect normal. En une seconde la magie se dissipa. J’avais été transporté au pays des merveilles. Je réalisai que Ma, en réponse à mes questions insistantes, s’était révélée :
- Tu veux voir ? Alors regarde qui je suis !

Ma se présente souvent comme notre mère. Plus souvent encore, nous l’avons déjà remarqué, elle joue avec nous, comme notre petite fille :

Prenez contre votre poitrine cette petite fille. Vous trouvez plus commode de l’appeler mère ; vous la tenez ainsi à distance respectueuse ! Une mère est une femme âgée. Vous ne serrez pas contre vous avec toute votre ferveur une femme âgée, n’est-ce pas ? Ma prière est que vous me voyez comme votre petite fille et me teniez de toutes vos forces, embrassée.

Je ne suis qu’une enfant et ne sais pas faire des conférences et de beaux discours. Mais lorsqu’un trouve un bonbon, il l’apporte à ses parents. Je vous amène mes bonbons ; prenez-en si vous voulez. De mon côté, je ne fais que babiller. En fait, c’est vous seuls qui posez les questions et vous seuls qui y répondez. Vous frappez la peau du tambour et vous entendez le son.

Elle insistera une fois avec ces mots bouleversants :

Rappelez-vous que je suis toujours avec vous. L’enfant abandonne-t-il ses parents ? Je ne vous demande pas de vous tenir le dos droit, de faire des exercices respiratoires, de vous purifier ; quel que soit votre comportement, je suis avec vous. Ne l’oubliez pas. La petite fille reste avec ses parents, quelle que soit leur attitude.

Anandamayi en fait, se prête à tous les rôles pour nous servir, y compris un “non-rôle” ; elle est alors notre nature profonde. Je rapporte ici un échange avec un vieil homme de ses amis, qui souvent aimait la défier :

Le vieil homme : Comment se fait-il que tant de gens, des jeunes, des vieux soient attirés par vous ?
Ma : (riant) Comme cette enfant est petiote et n’appartient à personne en particulier, tout le monde s’occupe d’elle ! C’est comme ça pour tout être qui ne possède rien et n’a personne au monde : Tout lui revient.
Le vieil homme : Maintenant vous dites que vous n’appartenez à personne. A d’autres moments je vous ai entendu dire que nous sommes tous vos pères et mères !
Ma : C’est vrai aussi ! Tous les êtres sont mes pères et mères, et ils s’occupent de leur enfant.
Le vieil homme : C’est ce que vous dites ! On ne peut pas vous considérer comme notre fille !
Ma : Bon, alors disons que vous venez parce que vous êtes tous si bienveillants et que vous avez de la compassion pour cette gamine !
Le vieil homme : Non ! Moi en tout cas, je ne suis pas bienveillant ni plein de compassion. Je refuse catégoriquement votre explication !
Ma : D’accord, voyons les choses autrement. N’est-il pas naturel que l’on aille à son propre Soi ? Faut-il à cela une raison et des explications ? La chose la plus naturelle n’est-elle pas de venir à sa propre Nature ?

Des proches de Ma papotaient sur les grâces (kriya) reçues. Ils disaient que certaines amènent avec eux des bonbonnes qui se trouvent remplies à raz bord ; d’autres repartent avec leur tasse à café bien pleine. Il y a aussi la personne qui est venue les mains vides. On lui a versé de la grâce en abondance, mais elle lui file entre les doigts ; il ne lui reste rien. Ma ajouta en souriant : “Ce n’est pas tout à fait vrai. Cette personne a les mains mouillées, n’est-ce pas ?
Tendons au moins nos mains !

Le jeu de Ma Anandamayi, cela je ne peux l’oublier, est présent. Il n’a pas cessé quand son corps s’est lentement éteint, en août 1982. Certains affirment que sa présence peut même être ressentie de façon encore plus directe, maintenant. Selon Jean (16,7), Jésus avait dit à ses proches, pour que se manifeste le Saint-Esprit :

Je vous dis la vérité : c’est votre intérêt que je parte, car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas sur vous.

Un 27 août, j’étais dans une église d’Auvergne, au côté d’une statuette de Marie, broyé par la sensation que je ne reverrais plus jamais le corps de Ma. J’accompagnais sans le savoir son départ. En réalité : “Quel départ ? Quelle venue ?”, demande-t-elle. Nous reviendrons sur ces questions, puisque, comme le vieil homme, nous adorons poser des questions. Un jour peut-être, la question ne se pose plus ?

Voilà, transcendant nos frontières culturelles et les clivages religieux, des rêves, des contes, des intuitions enfantines, des hymnes séculaires, des Ecritures fondatrices d’Orient et d’Occident, adressé à Elle : “Grande Mère” honorée sous de multiples noms dans toutes les civilisations, Rose Blanche, Déesse ou petite fille, ou… notre propre Nature !
D’âge en âge, dans toutes les civilisations, des êtres réinventent le lien à Celle qui sait prendre tous les noms et est au-delà de tout nom. Ainsi, parmi tant d’autres, le clairvoyant poète Gérard de Nerval, au coeur de notre XIXe siècle, pressent la Mère Ultime et même la “toute-puissante divinité” au-delà de tout genre, de tout mode. Dans sa nouvelle, Isis, il fait dire à la déesse :

Tes prières m’ont touchée, moi, la mère de la nature, la maîtresse des éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, la reine des mânes ; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les déesses ; moi dont l’univers a adoré sous mille formes, l’unique et toute-puissante divinité (…)

Après une longue période, le poète conclut :

Ayant prononcé ces adorables paroles, l’invincible déesse disparaît et se recueille dans sa propre immensité.

Anandamayi, la Saturée de Joie, celle qui traversa la terre épicée des Indes et le coeur de millions d’êtres, là-bas, ici, ailleurs, est recueillie dans “sa propre immensité”… dans l’immensité qui est notre vraie demeure ; un jour, peut-être nous le réaliserons ?

Elle nous confie à l’instant affectueusement :

Par un simple “coup de génie” de Dieu,
cet univers existe.
Lui étant tout-un,
pourquoi toutes ces distinctions,
pourquoi “les autres” ?
Pas d’”autre”.
L’océan est dans la goutte.

Pas d’autre !
Pas d’autre côté…
et voilà le miroir traversé !