Jean Herbert est l'un de ces êtres rares dont la vie entière forme une cohérence parfaite entre ce qu'ils sont et ce qu'ils font.
Interprète et traducteur professionnel à la Société des Nations à Genève, il maîtrise une dizaine de langues. Mais ce don pour passer d'une langue à l'autre cache une vocation plus profonde : toute sa vie, il sera un passeur entre deux mondes que tout séparait — l'Orient spirituel et l'Occident rationnel.
À partir de 1933, il voyage en Inde, rencontre les grands maîtres vivants — Sri Aurobindo, Ramana Maharshi, Mâ Ânandamayî, Swami Ramdas — et revient avec des manuscrits, des notes, une conviction. Aurobindo le reconnaît comme disciple, lui donne le nom de Vishvabandhu — "l'ami de tous" — et lui confie une mission : traduire, diffuser, faire connaître.
Herbert s'y consacre entièrement. Pendant la Seconde Guerre mondiale, depuis une Suisse neutre, il fonde plusieurs collections éditoriales et publie des textes que personne en Occident ne connaît encore — dont les premières paroles de Mâ Ânandamayî en français, en 1943. Après la guerre, il crée chez Albin Michel la collection Spiritualités vivantes, qui reste aujourd'hui l'une des plus importantes bibliothèques de spiritualités orientales en langue française.
C'est lui qui révèle le zen aux lecteurs français en faisant traduire D.T. Suzuki. C'est lui qui pose les fondations de ce qu'on appellera plus tard, maladroitement, le "dialogue Orient-Occident".
Il aurait voulu rester en Inde, dit sa fille. Il a choisi — ou accepté — de rester dans le monde, au service des livres. Vishvabandhu jusqu'au bout.
(Pour davantage de détails sur sa vie et son oeuvre, lire la publication du 26 mai 2026 "Vishvabandhu".)
Voici ce qu'il écrit pour la préface de "Aux sources de la joie", publié en 1943 :
Lorsqu'on voit le visage rayonnant de Mâ Ananda Moyî et que l'on entend son rire léger, on devine qu'elle est une incarnation de la Joie. Lorsqu'on reçoit la caresse de son regard, on sait que son coeur déborde d'Amour pour toutes les créatures. Lorsqu'on entend son enseignement simple et clair, on comprend qu'elle possède toute Sagesse. Mais on ne peut dire si c'est la Joie, l'Amour ou la Sagesse qui est l'origine et la cause de tout le reste, car chez elle les trois sont inextricablement, indissolublement mêlés, et ne sauraient exister l'un sans l'autre.
La Joie que vit Ananda Moyî n'est pas celle que nous connaissons dans la vie du monde, où plaisirs et douleurs, espoirs et regrets et déceptions, attirances et répulsions se suivent sans trêve et naissent les uns des autres. Ce n'est pas non plus l'égocentrique sérénité de l'ataraxie stoïcienne qui dresse autour d'elle un rempart d'indifférence. C'est une Joie débordante, irrépressible, qui s'exprime dans la gaieté et qui ne connaît pas d'échecs, parce qu'elle plonge profondément ses racines dans l'Absolu, au-delà des dualités du bien et du mal, du moi et du non-moi, du plaisant et du déplaisant, parce qu'elle a pour bases inébranlables l'Amour et la Sagesse.
L'Amour qu'exhale Ananda Moyî n'est pas l'attachement égoïste et quémandeur que ressentent les hommes, cette passion qui souvent engendre la haine, qui conduit à l'amertume et au désespoir plus facilement qu'à la paix. Ce n'est pas non plus la bienveillance hautaine et protectrice de celui qui prend son plaisir à donner et croirait s'abaisser en recevant. C'est un Amour vivant, actif, généreux, dont le flot constant établit un lien chaud et réconfortant avec le coeur de tous ceux qui s'ouvrent à lui. Car l'Amour d'Ananda Moyî plonge profondément ses racines dans le fait même de l'Unité : unité de toutes les créatures, unité de l'homme et de Dieu, unité de celui qui aime et de celui qui est aimé, et ne voit dans la différenciation que le jeu joyeux de la Divinité, car il a pour bases inébranlables la Joie et la Sagesse.
La Sagesse que connaît Ananda Moyî n'est pas la science que l'on trouve dans les livres, toujours incomplète et hésitante, qui constamment découvre des régions encore inexplorées, se heurte à des contradictions, détruits ses hypothèses pour en échafauder de nouvelles, et se désintéresse des bienfaits ou des cataclysmes qu'amènent ses conquêtes. Ce n'est pas non plus la vision éthérée puisée dans l'extase et sans rapports avec le monde dans lequel vivent et luttent les autres humains. C'est une Sagesse qui embrasse à la fois les sujets les plus ardus de la métaphysique, les problèmes les plus angoissants de la morale et les détails les plus menus de la vie quotidienne, qui voit chaque chose à sa place et dans ses rapports justes, parce qu'elle connaît la Réalité dont notre monde est une apparence et dont tous les êtres, tous les faits, tous les devenirs sont des manifestations partielles et changeantes déformées par nos sens et notre pensée, sens et pensée dont elle possède aussi la clé. Cette Sagesse a la connaissance intime et claire de tout ce qui est, parce qu'elle a pour bases inébranlables la Joie qui supprime tout conflit et l'Amour qui réalise toute unité.
Vivant en fait, intégralement et non pas seulement intellectuellement, dans cette conscience d'unité, Mâ Ananda Moyî n'est plus tentée de s'identifier, comme le font les hommes, avec son propre corps ou ses propres pensées. Et cette dépersonnalisation lui permet de fixer immédiatement son centre de conscience dans l'esprit de ceux qui viennent lui demander de les guider. S'identifiant à eux, et riche de tout ce qu'elle est devenue par sa propre sâdhanâ (1), elle voit à la fois la vérité de l'interlocuteur, c'est-à-dire sa nature divine parfaite, et son apparence, c'est-à-dire l'illusion dans laquelle il se débat entre des problèmes de toute sorte. Et par la suite sa réponse aux questions qu'on lui pose se situe presque simultanément sur trois plans : celui de la réalité nouménale dans le monisme, celui de l'attitude religieuse dualiste et celui de la morale pratique. A celui qui interroge de suivre le conseil correspondant à l'état de conscience dans lequel il se trouve : vivre l'unité, écouter la voix de Dieu, ou obéir aux règles de la vie sociale.
Les pages qui suivent contiennent quelques-unes des réponses de Mâ Ananda Moyî telles qu'elles ont été recueillies et groupées par J.-C. Roy. et traduites en anglais par H.R. Joshi dans le petit livre intitulé "Sat-Bani". Leur précision est telle que, malgré leur brièveté, elles donnent une image claire non seulement des problèmes posés, mais aussi des hommes et des femmes qui étaient venus les soumettre. Et leur intransigeance est grande, car si Ananda Moyî connaît, pour y avoir goûté, le fruit délicieux de la réalisation spirituelle, elle sait aussi, pour y avoir passé, que la voie qui y conduit est rude, et nécessite un effort sans défaillance. Mais ces paroles, dont la sévérité fouille les coins les plus secrets de l'être, sont toujours données d'une voix joyeuse et enveloppées dans un regard d'amour, car la femme jeune et belle qui les prononce sait que tous peuvent parvenir à la Joie et elle aide de tout son coeur et de toute sa force ceux qui sont sur le chemin. Puissent son exemple et ses préceptes aider quelques lecteurs.
Jaubergue, août 1943,
Jean Herbert
extrait de Aux sources de la joie Jean Herbert Edition Paul Derain 1943
