Vangmayee Ma
"La Mère pénétrée, constituée de Parole"
"Ce nom évoque la première forme de la Mère divine dans les védas, 'Vak', de la même racine que 'vox' en latin et ‘voix’ en français, cette déesse « Voix » donc qui permet l'expression audible du Brahman.
On dit qu'elle est née de la langue de ce Brahman, ou parfois qu'elle en est son épouse.
Elle n'est pas sans évoquer la Hohkhma (חָכְמָה) (Sophia-Sagesse) de la mystique juive.
Dans l'hindouisme classique, elle s'est transformée en Sarasvatî, déesse blanche de la pureté, de l'enseignement et de la connaissance, ainsi que de la musique.
Elle réside (vatî) sur un cours d'eau (saras), c'est le sens de son nom.
Cet archétype s'associe assez spontanément à Mâ Anandamayî, qui a été toute sa vie vêtue de blanc, et dont l'ashram principal et le tombeau sont situés au bord du Gange tout près d'Hardwar. Ce qu'il y a de particulier dans le cas de Mâ, c'est qu'il ne s'agissait pas d'une divinité vieille de plusieurs millénaires et présents uniquement sur le plan subtil, mais d’une personne bien vivante qu'on pouvait rencontrer si on le voulait.
Dans ce contexte, la transmission d'énergie était beaucoup plus puissante et concrète, au moins pour les visiteurs ou disciples qui avaient l'ouverture requise pour recevoir ce transfert."
Jacques Vigne, préface de "Paroles de Mâ Anandamayi, classées par thèmes", Unicité 2013

Alors que je travaillais à compléter le document "Les premiers écrits", je suis tombé sur l'ouvrage "Vangmayee Mâ" qui est à l'origine un recueil de paroles, publié en bengali en 1983...
Cette édition a connu une première traduction anglaise intitulée "Ma in Her words" à partir de laquelle une traduction française a été réalisée par Jean E. Louis sous le titre "Paroles de Mâ Ânandamayi, classées par thèmes", éd. Unicité, 2013.
La version anglaise était basée sur une traduction en gujarati d’une traduction en hindi de l’original bengali... ce qui fait beaucoup... Raison pour laquelle une nouvelle version a parue en 2024 ; une traduction anglaise basée directement sur le texte original en bengali, cette fois.
La note du traducteur de l'édition de 2024 mentionne :
"On a estimé qu’une traduction directe à partir du bengali original serait la seule à rendre justice à ce que Sri Ma cherche à nous transmettre. Cette traduction est restée aussi fidèle que possible aux propres mots de Sri Ma, en conservant les expressions idiomatiques bengalies, ce qui signifie que, parfois, le texte anglais ne se lit pas très bien selon notre conception de la langue."
Cette version de 2024 est aussi plus complète puisqu'elle rassemble l'édition de 1983 (1ère partie) et celle de 1989 (2ème partie). Elle est disponible en anglais dans son intégralité sur le site officiel.
Alors que je cherchais à comprendre tout ce cheminement éditorial, j'ai retrouvé dans le numéro 92 de Jay Ma la première version de la préface de Jacques Vigne (qui n'est pas exactement la même que celle parue dans l'édition chez Unicité).
Jacques Vigne nous dit : "Pour bien comprendre comment Mâ transmettait l'énergie, il ne suffit pas de lire ces paroles, mais il faut également se plonger dans sa vie et dans les expériences de ses disciples proches."
Et pour aiguiller le lecteur, il propose quelques pistes : l'ouvrage "Matri Darshan" (Terre du Ciel, 1996), le témoignage premier de Bhaiji ("Sad Vani", "Mère se révèle"). L'oeuvre monumentale de Bithika Mukerji (voir les détails dans "Les premiers écrits"). Et enfin, il propose le dernier ouvrage de Jean-Claude Marol "La Saturée de Joie", éd. Dervy 2001.
D'ailleurs, ce mois-ci, le premier chapitre "A travers le miroir" a été ajouté et est accessible sur ce site.
Pourquoi Marol ?
Et pourquoi Marol a-t-il écrit autant d'ouvrages sur Mâ (c'est-à-dire cinq dont un en collaboration avec Jean-Yves Leloup) ?
Il faut lire la préface de Jacques Vigne pour avoir un début de réponses... Il précise que Jean-Claude Marol développe dans son dernier livre "l'importance du féminin spirituel, et le lien qu’il discernait entre le lien avec Mâ et le respect pour l’image de la Dame au Moyen Âge, qui a continué dans le catholicisme jusqu'à nos jours à travers le culte de Notre-Dame."
Jacques Vigne poursuit en montrant que Mâ n'a pas seulement vécu une auto-initiation et des états de samadhi qu'on pourrait rapprocher d'expériences chamaniques, mais qu'elle était "déjà prise dans le vaste courant de la bhakti du Bengale avec les grands exemples de Chaitanya Mahâprabhu au XVIe siècle et de Râmakrishna au XIXe. Elle a passé sa vie de gourou à guider la majorité de ses disciples sur cette voie traditionnelle de la bhakti (...) mais elle était aussi solidement enracinée dans la voie de la connaissance et dans l'expérience de l'Un."
Il y a au Bengal un "vaste courant de la bhakti" dont les chanteurs Bâuls font partie...
Les Bâuls sont des poètes, musiciens et mystiques itinérants du Bengale.

Bhaiji s'inscrivait pleinement dans l'infini de la bhakti ; il fut, pour ainsi dire, le premier poète de Mâ.
N'a-t-il pas écrit "The Song of a Crazy FeIlow" ?
Le "chant de la dévotion" est un mystère incarné qui s'est diffusé sous d'innombrables formes.
On a remarqué que l'image de Mâ, la trace de lumière qu'elle aura laissée, — que ce soit par les photographies, les films, les portraits peints, les poèmes écrits par les dévots et les chants en son nom —, est une matière vivante qui touche la sensibilité... qui enseigne par le sensible... sensibilise l'entendement pour l'amener au Sublime... Ce sont tous les aspects, je crois, de Saraswati.
Jouez du tambours et vous entendrez le son produit...
Mâ disait :
Ce que vous entendez dépend de la façon dont vous jouez.
Marol, par sa nature sensible, est le parfait poète — poète de l'esprit et du coeur — qui aura reconnu la Dame au premier regard. Il a su toucher à la pureté poétique par la fraîcheur et la profondeur de ses œuvres... qui se déployaient naturellement aux pieds de Mâ.
Voilà qui résumerait assez bien la démarche et les écrits de Jean-Claude Marol, d'après ce que j'ai pu en découvrir. Il a pour ainsi dire unit dans un même Grand-Œuvre le chant des troubadours et des Bâuls, Notre-Dame et la parole de Mâ... Non pas que tout serait équivalent ou même comparable, mais que tout résonne et permet de discerner ce que le poète nous montre... Si le poète est au service de la Dame Ultime, il joue ce qu'il a entendu. Traversé par cette grâce, cette effusion d'Amour Pur, il reçoit le don d'exprimer la beauté du monde, la perception de l'Harmonie... Marol se fait témoin cosmique, contemplant et reflétant ce qui est au-delà des mots.
Et nous... il nous est donné de l'entendre, si notre cœur d'enfant s'abandonne pour y jouer sa part...
Mais je m'interroge...
Comment quelqu'un qui a touché à l'essence a pu laisser si peu de traces.

Jean-Claude Marol
Pourquoi suis-je revenu ainsi à la Dame, alors que nous la cherchions depuis des semaines... (voir la publication du mois d'avril)... Quel étrange non-hasard !
Le vrai sujet c'est la Déesse, mais comme le dit Jacques Vigne, pour la comprendre "il faut également se plonger dans sa vie et dans les expériences de ses disciples proches."
La Mère se révèle aussi par le chant de ses enfants. Et Marol était un orfèvre en toute matière.

Peut-être avait-il tout dit de lui et de son Elan vital dans la préface de "Ce Corps" aux éditions Altess, 1999 :
"Insolence d'entrelacer des continents culturels, des temps différents, le Mystère de Jésus, qui même pour les non-chrétiens est incomparable, et un autre Mystère ?
Mais est-ce un autre Mystère ?"
Marcheur d'entrelacements, funambule au fil du rasoir, il dit aussi dans cette autre préface ("La vie en jeu") :
"Je traduis ANANDA par "joie" plutôt que "félicité" ou "béatitude" pour ne pas s'en tenir à la seule connotation "spirituelle".
"Joy" pour nos anciens poètes était Joyau aux infinies facettes."
Il y a un effondrement du temps et de l'espace qui se produit lorsqu'on cherche les infinies facettes... on retrouve les visages de la Dame et les mille chants qui en émanent... Je dirais qu'il a entendu ces chants comme un Ulysse sur le point de retrouver son Refuge.
Jean-Claude Marol était un écrivain et un poète (en plus d'être dessinateur et architecte)...
D'après ce que j'ai pu en lire, il a tenté par toutes ses oeuvres de réhabiliter le féminin sacré refoulé par l'histoire religieuse occidentale et par un certain patriarcat spirituel.
Mais il ne s'est jamais contenté de cela ; à chaque fois, il a montré que la véritable destination dépasse toute polarité, même celle qu'on vient de réhabiliter. Le féminin sacré n'est pas le point d'arrivée, c'est une étape nécessaire vers l'Un qui n'est ni masculin ni féminin.
Marol ne défend pas le féminin sacré contre le rationnel patriarcal ; il montre qu'il n'a jamais cessé de courir sous la surface, dans les deux traditions à la fois (orientale et occidentale), et que le reconnaître est un pas vers l'Un. Sa manière de lire le monde est patiente, incarnée, joyeuse, volontairement sans système... il suivait les traces d'une même chose partout où elles affleurent.
Toute son oeuvre est un seul geste... un brandon à ramasser, à refiler...
La Dame du XIIe siècle et la Mère du XXe ne sont pas deux sujets qu'il a étudiés : ce sont deux noms qu'il donne à la même Présence. Le vrai sujet de toute son œuvre, ce n'est ni le Moyen Âge ni l'Inde, c'est Elle, sous tous ses noms.

Ce qui est plutôt marquant chez lui, c'est qu'il choisit des "figures de seuil" ; Guillaume IX à cheval entre chrétienté et islam, les Bâuls à la frange de leur propre culture. Et cette position de bordure est aussi la sienne : architecte devenu dessinateur de presse devenu conteur devenu "passeur de Mâ", jamais fixé dans une case, ni universitaire, ni religieux, ni gourou.
Les "êtres de bordure" sont bien placés pour rencontrer d'autres mondes...
À la toute fin de La Saturée de joie, il efface même sa propre voix : « rien n'est à part d'Elle »... le passeur disparaît dans ce qu'il transmet.
C'est vraiment ce que je vois de lui ; une figure si humble et noble qu'elle se retire avec révérence pour laisser le silence et le rire exprimer ce qu'il ne voudrait formuler directement... afin que nous partions à la découverte, nous aussi... grand pédagogue qu'il était.
Il n'a pas seulement écrit sur les troubadours et sur Mâ... Il a fait avec elle ce que Guillaume IX avait fait avec sa dame : il a chanté.
Un homme qui a passé sa vie à étudier comment l'Amour se dit en poème a fini par écrire, lui-même, le poème de sa propre rencontre avec le Divin au féminin.
Il n'est pas resté extérieur à son sujet, il l'a rejoint.
La Saturée de joie paraît quelques semaines avant qu'il ne meure. Ce n'est probablement pas lui qui l'a voulu ainsi mais le fait est là. Et il donne à ce livre une gravité particulière : c'est le dernier mot d'un homme qui, toute sa vie, avait cherché comment dire la même chose sous des costumes différents, et qui la dit, une dernière fois, juste avant de partir.
"Rien n'est à part d'Elle"
Il meurt sur son bateau, Le Calife, amarré sur la Seine face à Notre-Dame, littéralement entre l'eau et la Dame de pierre.
Sa vie elle-même devient le dernier poème, non écrit, non commenté.
Moi aussi, je le rejoins en écrivant sans clore, en laissant une part de silence...
Le feu qu'il a porté n'est pas éteint, seulement dispersé, en attente qu'on le reconnaisse.
Qui écoute les sons du tambour fini par trouver celui qui en joue... peu importe les siècles et le langage... le lexique de "la folie sacrée"...
Pagol ou khepa en bengali, « le fou », « le fou de Dieu ».
Le majnûn soufi (le fou d'amour, littéralement « possédé »), et côté chrétien, la tradition du "fol-en-Christ" (yurodivy en russe, saint François qualifié de « fou de Dieu » en Occident)
On peut tomber dans un puits,
ou bénéficier d'une case favorable,
et garder le sourire dans les deux cas.
Il y a de même une façon de vivre tous nos états,
les passionnément, les un peu, les pas du tout,
en gardant le sens du jeu.
Trouvons en nous, si nous le pouvons, ce joueur,
cette joueuse libre de la case traversée
et qui garde une vision panoramique.
Jean-Claude Marol
Extrait du "Fier Baiser"
de Jean-Claude Marol,
éditions Dervy, 2001
Où il n'y a ni forme ni attribut, quels mots utilisés ?
Où rien n'est exclu, comment empêcher l'unité ?
Dans ce repos parfait, rien n'est à part de Lui !
Mâ Ânandamayî